Le Tchad et la Françafrique

Alors que la Centrafrique est en feu et que le président Michel Djotodia démissionne, le Tchad est devenu un acteur incontournable des forces africaines dans la résolution du conflit. La France, présente militairement sur place, coopère donc étroitement avec N’Djamena. Mais en même temps, le président du Tchad Idriss Déby, est accusé d’être une des sources du conflit.  Un conflit africain qui une fois de plus met en doute les promesses de changement de la politique de la France en Afrique. 

Je veux que le 6 mai soit une terrible nouvelle pour tous les dictateurs!

Le 6 mai 2012 devait être la fin d’un lourd passé colonial. François Hollande le promettait : « je veux que le 6 mai soit une terrible nouvelle pour tous les dictateurs! » Finie la Françafrique, finis les liens au delà de l’acceptable entre la France et son pré carré africain, fini le maintien –par l’aide effective ou le silence- de dictateurs au pouvoir depuis parfois plusieurs dizaines d’années. Car comment justifier, aux yeux de l’humanité, de soutenir par la coopération militaire, économique, politique ou culturelle des régimes entâchés par des scandales à répétition ?

Le Tchad : dictature

Comment justifier par exemple une quelconque coopération avec le l’Etat du Tchad que gouverne Idriss Déby depuis 1990? Cet Etat où règne un parti sans alternative, le Mouvement Patriotique du Salut, hérité de l’indépendance de 1960. Cet Etat où les élections sont truquées par le Président en place depuis 23 ans, qui finance les autres partis politiques, pour que ces derniers s’engagent à soutenir le parti unique. Cet Etat où le nombre de prisons a triplé depuis l’arrivée au pouvoir de Déby. Où l’administration territoriale –la plus militarisée de la sous région- est gérée par des parents du Président. Ce pays où les logements s’effondrent, où les loyers sont chers, où les problèmes d’électricité et de santé sont immenses, où 2 millions de personnes sont menacées par la famine alors qu’en dix ans, le pétrole a rapporté près de 10 milliards de dollars. Ce pays classé 184e sur 186 pour son Indice de Développement Humain et qui, dans le même temps, annonce le triplement de la production pétrole en 2015.

Comment continuer à justifier, sous le regard du Droit International, le soutien à Idriss Déby malgré des rapports comme celui d’Amnesty International qui avertit d’une “situation déjà très inquiétante sous le régime de l’ancien président Hissène Habré, [et qui] ne s’est guère améliorée sous la présidence d’Idriss Déby Itno”[1]. Hissène Habré, dont le bilan des victimes de ses 8 années à la tête de l’Etat tchadien s’élève à 40 000, est actuellement jugé par la Cour Pénale Internationale de justice, accusé de crime contre l’humanité, crime de guerre et actes de torture… Inquiétant de savoir qu’aujourd’hui encore “les arrestations et les détentions arbitraires ou illégales sont monnaie courante au Tchad, ainsi que les violations à répétition de la liberté d’expression” précise le rapport d’Amnesty.

Des liens anciens entre la France et le Tchad

Mais c’est que depuis bien longtemps les liens entre le Tchad et la France sont nombreux et solides. Politiquement, économiquement, culturellement, et militairement. La France est parmi l’un des premiers partenaires économiques du Tchad et joue souvent un rôle dans les conflits de politique extérieure et intérieure (comme au Darfour ou encore lors des élections de 2011-2012). Aussi en 1976, un accord de coopération militaire est signé, et dès 1986 la première opération franco-tchadienne est lancée (avec l’operation “Epervier”). Ainsi, sécurité du territoire et surveillance des frontières, telle est la mission du Tchad depuis 2007. Et ces liens se sont encore renforcés lors de l’opération Serval au Mali car en s’engageant aux côtés de la France, Idriss Déby est devenu un acteur incontournable de la lutte contre le terrorisme et le djihadisme au Sahel.

Le Tchad, acteur incontournable dans la sous-région…

Mais comment justifier de continuer une quelconque coopération avec un régime comme celui-ci ? Si la parole ne peut le permettre, les actes, eux, apparemment le peuvent. Un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU depuis début janvier, Idriss Déby est au premier plan dans le conflit en Centrafrique. Le contingent tchadien est en effet omniprésent à Bangui : il représente 850 hommes sur les 4000 des forces africaines sur place (au sein de la Misca), aux côtés des 1600 soldats français de l’opération Sangaris lancée le 5 décembre.

… Au rôle ambigu en Centrafrique

Pourtant une fois encore le rôle d’Idriss Déby dans ce conflit est ambigu : officiellement protecteur de la minorité musulmane ainsi que du pouvoir du président Michel Djotodia et des ex-Séléka, il est soupçonné d’avoir équipé et financé la rébellion de la Séléka qui a pris le pouvoir en mars à Bangui, contre ce même président qu’il défend aujourd’hui. En fait, depuis 10 ans, Déby fait et défait les pouvoirs en Centrafrique. Il est notamment accusé par des opposants politiques et des militants associatifs d’avoir fait tomber l’ex-président Bozizé.

Un changement possible ?

Se débarrasser du poids du passé colonial et créer une véritable rupture avec des pratiques infatigablement dénoncées, est ce possible ? François Hollande, en promettant si vigoureusement la fin du soutien de la France aux dictateurs africains devait certainement y croire, osons l’espérer. Mais il a bien vite été rattrapé par la réalité d’une situation complexe.

Car comment penser le changement dans un cadre figé par le passé, dont les résidus persistent encore ? Les visages vieillis des présidents en place, des régimes qui répriment et des accords au goût néo-colonial qui tuent le moindre embryon de volonté de changement. Comment bâtir des liens nouveaux lorsque, empêtrées dans l’Histoire, les relations diplomatiques puisent leur origine dans la lourdeur du passé ? Un passé qui se lie intimement au futur en quête d’intérêts multiples, dans l’actualité brulante d’un présent à vif nourrissant l’urgence d’agir, pour la paix et la sécurité, dans un monde ressenti comme dangereux par tous.

Les temps se superposent et rendent parfois bien opaques les objectifs poursuivis…

[1] Rapport d’Amnesty International « Au nom de la sécurité. Arrestations, détention et restrictions à la liberté d’expression au Tchad » Octobre 2013. 

 

Flore Viénot

Caméra : Benjamin Meech et Renaud Menoud

Montage : Vincent Massot

Des Liens

Site de Survie, association qui dénonce la Françafrique

Rapport d’Amnesty International d’Octobre 2013 :  »Au nom de la sécurité. Arrestations, détention et restrictions à la liberté d’expression au Tchad » 

 

Le Tchad : dictature (Vidéo)
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